Vers un Maroc exsangue…

Posted on 24 août 2011

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Vers un Maroc exsangue…

Toute propagande sur la gestion durable fera rire !

«La Nature est le produit de plusieurs milliards d’années d’évolution que l’inconscience de l’homme dégrade. » S. M. Mohammed VI, Rio de Janeiro, 1992
«La destruction à grande échelle est l’affaire de Dieu, les hommes n’ont pas le droit de s’en mêler.» Paul Auster

Toute propagande sur la conservation des paysages risque effectivement de faire rire quand on sait comment ils sont traités en pratique et «par la force des choses», le droit d’usage ayant bon dos.

Alors, assez de faux-semblants, assez d’effets d’annonces, assez de communications gesticulatoires, de symposiums pompeux et de logorrhées verbales! Quand on constate le piteux état des écosystèmes marocains, on se dit qu’il serait grand temps de travailler sur le terrain et d’appliquer les milles et une mesures édictées et annoncées, restées depuis toujours lettres mortes. Il est impérieusement urgent de le faire avant que les 93 % de désertification potentielle annoncée par l’UNESCO et reconnues par le gestionnaire ne deviennent effectifs. Le compte à rebours a bel et bien commencé.

Si vous n’avez jamais vu un SIBE (Site d’Intérêt Biologique et Écologique), en voici un:

Cédraie d’une aire protégée du Maroc: Le Tizi-Taghzeft, SIBE prioritaire d’Aghbalou-Larbi, Moyen Atlas, «bénéficiant» de précautions conservatoires. Son sol irréversiblement scalpé est victime de la «fabrique à moutons» qui s’y poursuit vaille qui vaille. Droit d’usage séculier! Tout projet de reboisement est hypothéqué par la disparition du substrat organique. C’était l’habitat de plusieurs espèces endémiques. Ne cherchez pas midi à quatorze heures, la mortalité du Cèdre provient de l’érosion du sol et des lessivages qui en résultent, conséquences de la cadence infernale des parcours et de la surcharge du cheptel spéculatif. On voit ici que la calvitie qui touche le crâne des technocrates est contagieuse…

Si vous ne savez pas comment on traite une Réserve de la Biosphère, voici un exemple:

Réserve de la Biosphère de l’arganeraie: L’Arganier est un arbre protégé, mais pas pour tout le monde. Au grand dam des textes conservatoires, huit kilomètres ont ainsi été récemment arasés au profit de l’agrumiculture, entre Oued Targa et Ouaziz, dans la Haute Vallée du Souss. C’est une façon de procéder habituelle dans toute la région et il ne se passe pas un jour sans qu’un arganier ne soit mutilé, arraché, renversé, coupé. Droit d’usage séculier!

53 millions d’hectares sont au Maroc voués aux parcours du cheptel, soit 75 % du territoire. Une véritable pandémie pour la Nature dont le pouvoir de régénération ne peut suivre, la charge et la fréquence atteignant un summum pour le moins déraisonnable. C’est la preuve par neuf que les enjeux économiques sont estimés comme bien au-delà de la pérennisation des ressources naturelles. Il s’agit d’un véritable déshéritement pour les générations futures et d’un bras d’honneur éhonté aux recommandations de développement durable. Les troupeaux surnuméraires de la filière ovine ne laissent derrière eux que steppes croûtées de latérite stérile, sous-bois pulvérulents, versants squelettiques, écosystèmes vidés, scalpés, sclérosés, des paysages angoissants d’un âge sélénique.

Depuis Marrakech, Casa ou Rabat, où le pouls sociétal bat au rythme de ce trépidant et écervelé XXIe siècle, citadins éblouis, congressistes affairés ou touristes éberlués n’y voient que du feu, et ne peuvent se douter que le hiatus se creuse, que la disparité se fait prégnante, entre un Maroc qui vit à l’Occidental et un autre, rural, campagnard, montagnard, laissé à son triste sort féodal.

Le plus cruel est que cet abandon est doublé d’une dépossession des ressources primaires et essentielles, que le Maroc rural est saigné aux quatre veines par une économie spéculative qui, depuis les grandes villes et épaulée par l’oligarchie, surexploite les plus démunis, encore et souvent faute d’alphabétisation, ou d’une quelconque écoute.

Le Monde berbère, honteusement folklorisé dans les vitrines du tourisme sans âme, voit chaque saison le sol de son terroir se dérober sous ses pieds. Bergers et cultivateurs en sont responsables, mais pas coupables.

Partout, les pauvres font les frais de la dégradation environnementale, partout ce sont les sans-paroles dont on hypothèque chaque jour encore un peu plus la terre arable, le tapis végétal, les ressources hydriques, etc. S’amorce alors un terrible phénomène en spirale puisque pauvreté et pillage de l’environnement sont des phénomènes à rétroaction positive, à savoir que les conséquences de l’une rendent l’autre inévitable.

C’est de ce Maroc profond que l’on tire les marrons du feu. Un pays non industrialisé reste un pays essentiellement agricole. L’économie marocaine demeure dépendante de l’agriculture, elle représente 20 % du PIB et 40 % de l’emploi. Mais la croissance n’est pas un but en soi quand elle condamne les ressources.

Depuis Paris, Berlin, Vienne ou Rabat, si vous souhaitez acheter 100, 1.000, 10.000, 100.000 brebis pour les faire engraisser par un berger, pourtant en haillons, mais ayant-droit de pâture collective, rien de plus facile. C’est ainsi que le nombre de têtes est passé de 7 millions en 1947 à 23 millions (caprins compris), aux dépends des mêmes pauvres pâturages, des mêmes écosystèmes fragiles car tributaires d’un bioclimat à dominance aride, soumis à l’infidélité des pluies. Ce n’est pas la viande ovine de Mr X que le Maroc exportait, exporte et exportera, c’est le sol de tous les Marocains.

Depuis Londres, Meknès, Riyad ou Dubaï, si vous souhaitez investir dans l’agrumiculture de la Vallée du Souss, rien de plus facile et on vous déroulera le tapis rouge. Le secteur est largement bénéficiaire d’investissements publics et d’incitations à une production soutenue. On fera même avancer la désertification en faisant reculer le sacro-saint arganier de son ersatz de réserve de la Biosphère (l’UNESCO a l’esprit large). 800.000 ha perdus au cours du XXe siècle, on ne va pas chipoter pour quelques sujets. C’est ainsi que depuis 1940, une même contrée aux portes de la steppe désertique, celle de la Vallée du Souss, a vu sa superficie d’agrumes passer de 100 à quelques 80.000 ha. Chaque saison, 2200 agrumiculteurs produisent plus de 500.000 tonnes, dont l’essentiel va à l’exportation. Mais comme les agrumes allochtones consomment 25 fois plus d’eau que l’arganier endémique, la nappe phréatique s’est simultanément affaissée de 200 m, niveau qui rend impossible son accès pour la simple culture vivrière. Ce ne sont donc pas les oranges du holding de Monsieur Y que le Maroc exportait, exporte, exportera, ce sont les réserves d’eau de tous les Marocains.

Je ne sais pas si vous avez compris qu’il va falloir mettre un terme à l’hégémonie du profit et à sa logique de l’exploitation en toute cécité sur le dos d’un pays éreinté.

À moins qu’à l’exemple d’un Monde qui file droit dans le mur, on se dise qu’il est bien tard, que 2050 est la date avancée d’un effet de non-retour, la date fatidique des prémices d’une vie invivable, et qu’alors, il n’y a qu’à se servir. C’est ce qu’on appelle, dans la stratégie de la terre brûlée, la gestion des restes. Pour exporter il faut des transports, et le pic pétrolier annoncé comme incontestable d’ici quelques décades risque bien d’imposer un retour aux fruits de saisons. Et si les conséquences du réchauffement prédit par les climatologues font qu’il n’y aura plus de saisons, on les réinventera.

Déçues par la corruption qui ronge tous les projets, les ONG et autres bailleurs de fonds auront bientôt battu en retraite. Alors, les pirogues n’en finiront plus de faire le va-et-vient «illégal» entre Maroc et Canaries, entre Maroc et Andalousie. Mais y aura-t-il toujours des emplois non déclarés sous les plastiques de l’apartheid de Murcia et d’Almeria, où là aussi la culture forcée des primeurs hors-sol, hors-saison et hors-raison aura installé une désertification finale.

Ça devrait durer jusqu’en 2050 où deux planètes ne nous suffiront plus pour fabriquer du mouton, de l’orange et des fantasmes à touristes.

En 2051, à Londres, Paris, Dubaï, Casa, nous monterons dans notre dernière Mercedes. Vraiment.

Michel Tarrier

Écologue, écosophe