– Le Monde en poussière

Posted on 7 juillet 2011

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Le Monde en poussière

«Autant en emporte le vent», version éco-trash

«Alors les réfugiés se déplacèrent vers l’Ouest – venus du Kansas, de l’Oklahoma, du Texas, du Nouveau-Mexique, du Nevada et de l’Arkansas, familles et tribus furent chassées, ensablées, dépossédées. En voiture ou à pied, sans abri et affamés ; 20.000, 50.000, 100.000 et 200.000, ils venaient de partout. Ils ont traversé les montagnes, affamés et infatigables, telles des fourmis, cherchant du travail, cherchant quelque chose à faire, à lever, à pousser, à ramasser, n’importe quoi, rien n’était trop difficile pour arriver à se nourrir. Les enfants sont affamés. Nous n’avons plus d’endroit où vivre. Telles des fourmis cherchant du travail, de la nourriture et surtout des terres accueillantes.»

John Steinbeck, Les Raisins de la colère (1939)

En matière de désinvolture écologique, «Autant en emporte le vent» est une autre déclinaison d´«Après nous le déluge».

L´épopée

Depuis plusieurs mois, en Oklahoma où nous nous étions appropriés des terres vierges du Midwest, on sentait venir quelque chose. En plein jour, le ciel devenait rouge, obscurcissait le soleil et l´horizon de l´immense plaine, l´air se faisait lourd et irrespirable, un vent brûlant et chargé de particules nous prenait à la gorge. Plusieurs fois dans la journée, nous devions interrompre les travaux des champs, moissons ou labours selon la saison, abandonner les tracteurs et courir nous réfugier à la maison ou dans les granges les plus proches, une main serrant le nez, l´autre masquant la bouche. Puis un jour, commença le cauchemar dantesque. La tempête se fit incessante, des bourrasques brûlantes faisaient avancer vers nous de gigantesques rouleaux chargés de poussières terreuse, nous prenant à la gorge, déposant partout une épaisse couche de fines particules, jusqu’à recouvrir les récoltes, ensevelir les champs, faire disparaître nos outils. Il fallu d´abord se confiner dans nos fermes, puis, affamés et assoiffés, prendre la terrible décision de fuir, de tout abandonner, après de longues années d´efforts, de défrichements, de travail de la terre, et aussi de récoltes qui s´annonçaient chaque fois plus fructueuses. Partir, mais où aller?

En hâte, au début du mois de mai 1934, après des saisons de plus en plus invivables, nous devions nous résigner, avec plusieurs autres fermiers de la localité sinistrée, à quitter notre ferme tant aimée de Cimarron County. Nous avons chargé nos affaires les plus indispensables sur des charrettes, des camions, des remorques tirées par les tracteurs, certains ont mis leur balluchon sur le dos, et nous avons pris la route vers l´ouest, vers les villes les plus proches du Nouveau Mexique, en direction de la Californie. Les moteurs souvent en panne par les filtres bouchés, les roues s´enlisant par places dans un sol recouvert d´un matelas pulvérulent, nous avancions exténués, semi asphyxiés, sans savoir où et quand nous pourrions émerger de cette épaisse poussière mobile, ignorant même si cet enfer allait chaque fois ou non nous rattraper. Les enfants pleuraient, certains malades ou à pied gémissaient, nos femmes les serraient contre elles. Aurons-nous assez d´eau, assez de victuailles pour cet exode vers nulle part?

Plus nous avancions au fil des jours et plus notre colonne grossissait par l´apport d´autres fermiers qui, comme nous, fuyaient. Nous nous unissions à d´autres colonnes de pauvres gens venus des quatre horizons et ayant tout laissé derrière eux. Tout le monde toussait, reniflait, les vêtements recouverts. Les plus chanceux qui avaient pu trouver place dans les véhicules n´osaient même pas en sortir et quitter les cabines ou les remorques, sauf lorsque nous pouvions profiter d´un répit du vent, entre deux vagues géantes de poussière.

Le film de notre courte histoire nord-américaine défilait dans ma tête, comme défilait lentement, trop lentement ce paysage cauchemardesque que nous souhaitions fuir comme la peste, alors qu’il y a quelques années, il était notre Eldorado. Mais qu´avions-nous fait pour mériter une telle punition du ciel, nous si pieux et qui ne rations jamais une prière? Serait-ce une vengeance diabolique des tribus indiennes que le gouvernement fédéral avait déportées ici depuis leur Sud-est natif? Certes, les Chickasaws de Louisiane, les Séminoles de Floride et les Cherokees de Géorgie y avaient souffert avant nous, installés et parqués de force sur ces terres ingrates de prairies sèches et rebaptisées territoire indien. Mais il fallait bien les mettre quelque part, puisqu´au nom de Dieu nous hésitions à les exterminer. C´était «chez nous» depuis si longtemps, presque trois siècles après que l´explorateur Hernando de Soto découvrit l’Oklahoma et que cette contrée, comme tant d´autres, ne devienne notre territoire à la force du poignet. Au moins depuis les années 1890 où, après la Guerre de Sécession, l´armée ouvrit ces terres aux colons après avoir imposé aux Indiens une restriction du territoire alloué. Nous avions d´autant plus de mérite à nous être acharnés pour rentabiliser et fertiliser ces mornes plaines. C´est à force d´un labourage appliqué que nous y faisions pousser toutes sortes de céréales, véritable mise en valeur dont tant les autochtones que les peuplades du Sud en exil forcé étaient incapables. À force de retourner chaque année la terre, les productions de blé et de sorgho devenaient excellentes, tout comme celles du coton, de l´arachide et de bien des légumes. Nous faisions même du maïs en irrigant et nous parvenions à nourrir un troupeau de bovins chaque fois plus nombreux. Certains Ottawas venus du Nord et qui résident ici, ainsi que des Wichitas du voisin Kansas, nous avaient malicieusement prévenus que ces terres ne pouvaient être ainsi traitées, c’est-à-dire maltraitées selon eux. Encore ces satanées histoires de sauvages qui ne veulent pas travailler, trouvent que la terre est basse et préfèrent honorer leurs esprits et leurs totems! Nous venions même de découvrir du pétrole, ce qui fit venir davantage de Blancs. Que vont-ils devenir, eux aussi, avec cette sècheresse implacable?

De plaines aux champs dépouillés en collines desséchées, avec un horizon sans cesse bouché, la route n´en finissait pas, les bourrasques nous fouettaient le visage. On voyait des habitations ensevelies, du matériel agricole noyé sous des monceaux de terre fine, dont les premières moissonneuses-batteuses mécaniques dont nous étions si fiers. Les rivières que nous franchissions charriaient une boue épaisse. Dans les villes du Nouveau Mexique et d´Arizona, je m´empressais de regarder les journaux. Ils ne parlaient que de ça, encore plus que de la Grande dépression économique dont le pays et le monde ne se relevaient pas depuis cinq ans. Comme si les tempêtes apocalyptiques ne suffisaient pas, nous souffrions aussi de cette récession depuis le krach boursier de Wall Street, en 1929. Des articles rapportaient que l´érosion éolienne des sols envoyait dans les airs des millions de tonnes de terre fertile, que la plus impressionnante série de tempêtes de poussière de la période était bien celle que nous vivions en ce mois de mai 1934, que ses effets se faisaient sentir jusque sur la côte Est, de Chicago jusqu´à Manhattan. Ils disaient aussi que nous étions des hordes de fermiers jetés sur toutes les routes, peut-être deux ou trois millions à fuir vers la côte Ouest, surtout depuis le Kansas, le Colorado, l’Oklahoma, et le Texas, mais aussi le Nouveau-Mexique, le Nevada et l’Arkansas. Jamais, en ces jours sombres, je n´aurais pourtant imaginé que le Dust Bowl allait perdurer une dizaine d´années et ruiner des millions d´hectares devenus incultivables, nous plongeant dans la ruine la plus totale. Je n´imaginais pas, non plus, arriver dans des villes qui n´étaient que misère, où les gens faisaient d´interminables queues pour avoir droit à une soupe d´eau chaude et de pain trempé, où tout le monde gisait jour et nuit sur les trottoirs, où la banque allait me refuser le peu de dollars qui restait à mon compte. La crise économique était globale, et plus particulièrement pour ceux qui venaient de perdre leurs terres. Seuls les Indiens n’en avaient cure et poursuivaient cette vie naturelle que nous, venus d´Europe pour fonder un vrai pays civilisé, nous exécrons.

J´avais laissé ma femme et nos enfants dans un abri de fortune, au coeur de la ville, pour regagner la périphérie, acceptant n´importe quel petit boulot pour survivre. Un soir que je ne trouvais pas le sommeil sur le grabat qui me servait de lit au fond d´un entrepôt, je me demandais si tous nos efforts ne furent pas vains parce qu´ils reposaient sur un mode cultural erroné. C´est la lecture de l´article d´un scientifique sur un journal ramassé au sol qui me mit la puce à l´oreille, un certain Frederic Clements. Il se présentait comme écologue et non plus agronome. Il fustigeait la politique d´appropriation agricole des Grandes Plaines, selon lui à la source de leur déséquilibre originel. Tendant d´expliquer le cataclysme dont j´étais victime, avec des millions d´autres fermiers, le spécialiste accusait un décapage contre-nature du sol sur de trop vastes étendues, la destruction erronée des communautés végétales servant de coupes vent, les excès d´un labour trop profond et trop répétitif bouleversant les horizons du sol. Il se référait aussi à notre mécanisation et pointait du doigt le poids des engins qui compactait exagérément la terre jusqu´en profondeur. Puis il parlait de surpâturage, un mot nouveau pour moi, accusant une charge de bétail en inéquation avec les ressources fourragères et qui transformait les pâturages en tapis ras. La terre était donc si fragile, tel un organisme? Pour moi, elle n´était que le support apte à cultiver de la manière la plus rentable possible. Dans ce Middle West étatsunien, il s´agissait de loess, un substrat sédimentaire détritique meuble, formé par l’accumulation de limons, sol fertile et recouvert d´une strate végétale herbacée protectrice, que nous avions bien dû dénuder pour exploiter. L´expert parlait aussi de «culture alternée», que pour limiter l´érosion il convenait de laisser des bandes de jachères entre les zones ensemencées ou plantées. Quelle perte de revenus, me disais-je! Il allait jusqu´à conseiller le semi direct, c’est-à-dire la culture sans labour, avec un contrôle quasiment manuel des mauvaises herbes. Enfin, il condamnait nos effectifs trop denses de bétail, il préconisait une réduction drastique du nombre de têtes pour alléger la charge. Je ne m´y retrouvais pas, j´avais d´autres repères, d´autres habitudes, ce type était décidemment un poète. L´agriculture, c´est tout autre chose, c´est du rendement. D´ailleurs, on n´a jamais prouvé que le Dust Bowl des plaines du Middle West fût vraiment causé par une surexploitation des terres que nous avions tout de même rendues fertiles. À notre arrivée, ce n´était que de misérables prairies de mauvaises herbes. D´ailleurs, je suis mort en 1976 et jusque là, bien que d´autres agronomes «de la ville», vite évincés, aient tenté de nous faire réduire nos quotas, nous avons continué à cultiver ainsi, comme bon nous semble, en demandant et en obtenant toujours plus. Surtout depuis que tout le monde fait de l´agriculture industrielle avec l´arrivée des engrais chimiques.

Il n´y a pas de leçon

J´ai raconté cette histoire comme si je l´avais vécue. Au train où vont les choses, j´ai aussi quelque «chances» de pouvoir la (re)vivre.

Le Dust Bowl, aussi appelé Black Blizzard, se définit comme une tempête de sable destructrice induite par un phénomène d´érosion éolienne des sols en zone semi-aride, accru par la sécheresse ayant sévi dans les Grandes Plaines nord-américaines. Par extension, le vocable est désormais attribué à tout phénomène atmosphérique du genre pouvant advenir sur les terres sèches de notre planète. Apparu à la fin des années 1920, le cataclysme s´amplifia, touchant de plus en plus d´états du Middle West, depuis le sud du Montana jusqu´au nord du Texas, pour atteindre graduellement un pic érosif en 1938.

Tous les rapports de l´époque concluaient que le Dust Bowl relevait de l´entière responsabilité humaine, étant subséquent à une mauvaise gestion des sols de ces Grandes Plaines, visant à leur imposer un mode cultural auquel elles n´étaient pas adaptées. Leur équilibre écologique était rompu, il convenait donc, en toute crédulité, de le restaurer faute de quoi les plaines deviendraient un désert. L´homme a toujours doublé ses erreurs récurrentes envers les écosystèmes par la faiblesse de croire que l´on pouvait réparer, reconstruire, après avoir saccagé. En raison de la subtilité des interdépendances, cette politique de la boite à outils, ou de la rustine à biosphère, est du point de vue écologique d´un ridicule qui tue. C´est tout au plus un cautère sur une jambe de bois, ainsi que l´ont montré toutes les régénérations et les reboisements entrepris à grands frais. On ne négocie pas avec la Nature. Toute réforme agraire reste à long terme une entreprise de détérioration des sols. Il existe pas mal de pays où le ministère concerné et initialement mentionné comme «de la conservation des sols», s´est vu présentement changé d´attribut pour être rebaptisé «de lutte contre la désertification». N´est-ce pas là tout un aveu implicite? Mauvaise farce ou regrettable échec.

Ce drame, vécu par des millions de gens, qui plus est en plein coeur de la première crise du hasardeux capitalisme boursier, aurait pu avoir un mérite: celui d´agir sans plus recommencer. Un régime utilitaire de production de connaissances fut même élaboré dans la foulée, promouvant et fédérant les rapports entretenus entre les scientifiques et l´entourage proche de Roosevelt, économistes, politologues et universitaires faisant partie du gouvernement en tant que consultants ou chefs de services. Ainsi fut notamment fondé le Soil Conservation Service, regroupant des géologues, des agronomes et des écologues.

Cette terrible expérience influença l´histoire disciplinaire de l´écologie. Tansley, inventeur du concept d´écosystème, est de cette génération. L´écologie n´aura néanmoins jamais été plus qu´une science conseillère peu ou pas écoutée. De son giron émergea un enfant monstre: l´écologisme. À ce jour, l´écologisme est politique, il ne s´agit même plus d´écologie humaine, mais d´un lobby scabreux servant de lubrifiant au libéralisme. L´écologisme est le meilleur désamorceur de bombe qui n´est jamais été trouvé par aucun pouvoir économique.

Cette référence à une terre brûlée permet de ne plus y voir un conte fictionnel, mais bel et bien un présage, un avertissement. L´épisode illustre parfaitement notre penchant à la destruction motivée par l´acharnement du gain, même si nous en pâtissons cruellement, même si l´histoire est riche en de telles leçons cuisantes. L´humain est décidemment le seul animal à butter sans cesse sur la même pierre, et à refuser d´amender sa conduite en appliquant ce qu´il sait. «Promettez-moi d´en faire bon usage ». Nous feignons d´obéir au mythe prométhéen, mais nous bouclerons la bouche dans un monde de poussière, réduit en cendre par notre incurable exigence du «toujours plus». De l´Âge d´or à Prométhée, du bonheur naturel au progrès technique, il n´y avait qu´un pas. Nous l´avons allègrement franchi. Selon la croyance, l´An de grâce serait une expression médiévale utilisée par les chrétiens d´Occident, selon laquelle il y aurait une survie à une apocalypse que les astrologues d´alors annonçaient pour l´an 1000. Ces terreurs de l´an mil n´ont pas eu lieu. Ce sont maintenant les écologues qui prédisent les terreurs de l´an 2050 et des poussières. Mais ils ne lisent pas cette probabilité dans une boule de cristal ou dans du marc de café, même s´ils peuvent avoir un hibou sur l´épaule. La prévision est d´ordre scientifique et nul ne sait comment certains pourront en être rescapés. À bon entendeur !

« Les États-Unis représentent la nation la plus prospère d´aujourd´hui. Notre santé et notre bien-être inégalés sont dus aux superbes ressources naturelles de notre pays, et à l´utilisation qui en a été faite par nos concitoyens, tant dans le passé que dans le présent. Nous sommes prospères parce que nos ancêtres nous ont légué une Terre pleine de merveilleuses ressources et toujours inaltérée. Conserverons-nous ces ressources, et les transmettrons nous à notre tour, toujours aussi inaltérées, à nos descendants ? » déclarerait en 1910 et un peu hardiment Gifford Pinchot dans un livre Thefight for Conservation.

« Depuis le milieu du dernier siècle, le savoir scientifique des Grandes Plaines en terme de possibilités et d´opportunités était bien loin de l´ampleur et de l´impact des faits actuels. En effet, le gouffre entre la connaissance et la pratique n´a jamais été aussi grand que lors de la dernière sécheresse, cela est du en premier lieu à l´avancée solide de l´une, et à l´irrémédiable retard de l´autre », précisaient avec plus de lucidité Frederic Clements et Ralph W. Chaney devant le fait accompli en 1936, dans une publication intitulée Environment and Life in the Great Plains.

« Désormais, alors que des grandes parties de la moitié ouest des États-Unis présentent de sérieuses et irrémédiables conséquences des invasions de sauterelles, des sécheresses, et des formes diverses de mauvais usages, telles le surpâturage, le labourage anarchique et l´irrigation mal appropriée, l´appel aux écologues est devenu plus insistant pour décrypter les interrelations complexes qui sont impliquées. Une relation stable de l´agriculture avec l´environnement requiert les services des scientifiques en beaucoup de disciplines. La contribution spécifique de l´écologie est de renseigner sur les relations avec l´environnement afin que l´homme, utilisant cette connaissance en conjonction avec ce qui est déjà perçu par les autres disciplines, puisse tâcher de manière intelligente de protéger l´équilibre et la stabilité, un but essentiel pour atteindre la vie d´abondance et la construction d´une culture au-delà de nos rêves actuels », ajoutait en 1939 H. C. Hanson dans un article intitulé Ecology and Agriculture, paru dans la revue Ecology.

Aujourd´hui, après un siècle et demi de colonialisme et d´agriculture capitaliste brutale, les États-Unis ont maintenant perdu 75 % de leur humus, charrié en mer. Comme cinq siècles sont nécessaires pour la construction naturelle de 2,5 cm d´humus, il faudra 30.000 années pour une telle régénération humique. Soixante-dix ans après le drame du premier Dust Bowl, la Californie est en flammes. Et la Hummer du Géant vert roule à l´hydrogène ou à l´électricité parce qu´il en a les moyens. L´Australie, dont la société colonisatrice n´est rien d´autre qu´un calque de la déraison nord-américaine, est aussi en flammes perpétuelles et voit l´entièreté de son territoire partir en poussière. Ce qui n´empêche personne de jouer au golf.

Pour ne pas instaurer un désordre plus ou moins futur, il ne s´agit peut-être pas de rester béat et figé devant l´écosystème et l´équilibre de son climax, selon les belles valeurs «démodées» Aborigènes ou Amérindiennes de Nature vierge, mais d´adapter des pratiques agricoles mesurées en rapport avec chaque modèle pédologique, bioclimatique, écologique. C´est ainsi que l´on assure la pérennité et la «rentabilité», puisque tel est le mot-clé, du «paysan» occidental érigé en producteur agricole endetté et suicidaire. La taille de l´exploitation, la rotation des cultures et le respect partiel de la couverture végétale, en sont les pierres de touche. L´option d´une trop vaste étendue monoculturale, violemment travaillée, après avoir vaincu toute haie, tout boccage, jusqu´au toilettage sans raison du moindre écoinçon de végétation naturelle, est hélas le modèle partout prisé. Il est contre-productif, mais logique dans l´absurde, d´avoir opté pour des terres privées du moindre refuge pour les oiseaux et les invertébrés, afin d´en faire les greniers à grains susceptibles de nourrir la surpopulation humaine. À quoi bon ménager les biocénoses d´un équilibre naturel qui, de toute façon, sont perçues comme des repaires d´espèces concurrentielles, dites nuisibles et parasites, et que l´on entend pourchasser et vaincre à coups de fusils, de pièges et de biocides pétrochimiques? Quant à ménager quelques formations linéaires d´arbustes pour servir de coupe-vents, ce serait au détriment immédiat d´un espace qui peut, lui aussi, rapporter gros! La méthode aveugle s´avère pourtant fatale et ruineuse à long terme, entre-autres parce qu´elle conduit à une formidable érosion de la planète qui s´ajoute à tant d´autres facteurs de désertification. Le laboureur et ses enfants, telle est la recette du déshéritement certain.

Chaque année, le Mexique perd 3.000 km2 de terres agricoles et presque un million de Mexicains cherchent asile aux États-Unis. Un mur a été construit pour toute réponse, avec une incommensurable misère qui vient y attendre la moindre occasion pour le franchir. Le Rio Grande est le théâtre de scènes insupportables occasionnées par les tentatives illégales de franchir la muraille pour gagner le Texas. Au même Mexique, les Indiens Cucapa, qui depuis des lustres étaient pêcheurs dans le delta du Colorado, se retrouvent au milieu d´un immense désert, orphelins d´une des plus vastes embouchures marécageuses de la planète où abondaient poissons et coquillages. Le fleuve n´atteint plus la mer parce que des intérêts jugés prioritaires l´ont arrêté, un peu plus en amont, sur le territoire occupé par les États-Unis. Pour satisfaire les besoins d´une agriculture productiviste et pour développer de gigantesques cités en plein désert, les Nord-Américains ont aménagé une série de barrages emprisonnant le fleuve, tel le gigantesque Hoover Dam pouvant retenir 45 milliards de mètres cube d´eau détournée par Las Vegas. C´est par ce détournement inique que l´ancienne bourgade agricole fondée par les Mormons dans la steppe désertique du Mojave, a pu devenir la première ville hôtelière du monde avec 120.000 chambres et recevoir jusqu´à 40 millions de visiteurs éberlués par les spectacles, les casinos, les golfs et les jets d´eau. «Prométhée, promettez-le moi ! ».

Depuis l´assèchement par cause anthropique de la mer d´Aral, de violentes perturbations atmosphériques générant des bourrasques de poussière balaient d´immenses régions d´Asie centrale. Le vent soulève et emporte les particules de sable, avec du sel pollué et tout un cocktail de pesticides en quantités gigantesques. Ces tempêtes accentuent la pauvreté et répandent des maladies. Je rappelle que la Mer d´Aral a été condamnée à une baisse presque totale de son niveau depuis que, dans les années 1960, des économistes soviétiques avaient décidé d´intensifier la culture du coton en Ouzbékistan et au Kazakhstan, détournant les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria à des fins d´irrigation. Le manque d’apport hydrique assécha peu à peu la mer dont le niveau baissait de 20 à 60 cm par an. 80 % de sa surface et 90 % de son volume sont dorénavant perdus et, plus grave encore, la très forte augmentation de salinité en a éradiqué toute forme de vie. Aux alentours, la mortalité infantile est le plus élevée du monde, les taux d´anémies et de cancers liés à l´exposition aux produits chimiques sont confirmés par l´OMS. Comme cette région est très ventée, les rafales, les tornades et les tourmentes charrient toute la terre pulvérulente et polluée qui recouvre les rives et l´ancien fond du lac. Le projet soviétique mégalomane qui dévasta cette contrée était dénommé «mise en valeur des Terres noires». Le résultat ne s´est pas fait attendre: le pays a maintenant perdu la moitié de ses terres arables.

En 2007, une énorme tempête de sable transportant des nuages de poussière, née dans le désert chinois du Takla-Makan, a réalisé plus d´un tour complet de la Terre en seulement treize jours, selon une étude japonaise utilisant un satellite de la NASA. Un rapport américain (Desert mergers and acquisition) montre des images satellites où deux déserts du centre-nord de la Chine s´étendent et se fondent pour n´en former qu´un seul, immense, recouvrant les provinces intérieures de Mongolie et de Gansu. À l´ouest, dans la province de Xinjiang, le Taklimaklan et le Kumtag sont deux autres steppes désertiques en cours de fusion. À l´est, le désert de Gobi fait tache d´huile et n´est plus qu´à 241 km de Pékin. Depuis 1950, plus de 30.000 villages de la Chine nord-orientale ont été désertés sous l´effet du sable. Désertifiés puis désertés! Dans tous les pays d´Asie centrale, comme l´Afghanistan, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l´Ouzbékistan, l´aridité est croissante.

L´écomigration se généralise, il y a plus de 300.000 réfugiés climatiques qui demandent un statut, un milliard est prévu d´ici 2050. Ce n´est rien d´autre que le milliard de gens croupissant actuellement dans la dénutrition qui se joindra à cette grande migration, notamment depuis les terres sèches d´Afrique et d´Asie, perdues pour toujoursà la suite de surexploitation agricole.

La conception libérale des rapports entre l´homme et son milieu naturel ne se distingue pas assez nettement de l´idée de la possession cartésienne, selon laquelle nous pouvons nous rendre maîtres et possesseurs de la Nature. La tare en incombe à un siècle des Lumières, pourtant incitateur d´un athéisme salutaire, d´aller malencontreusement dans le sens pur et dur du dogme de l´homme roi de la création. Cela fait admirablement l´affaire des penseurs libéraux, la référence biblique de la propriété de la Nature étant le fer de lance de la pensée politique et, donc, de l´économie. C´est même le point d´ancrage fondamental du libéralisme. Le trop subtil bémol de la pensée cartésienne du rapport de l´homme à la Nature, sous-entend néanmoins que la notion de «maître et possesseur » se décline dans l´harmonie naturelle de la gouvernance. Le souci du bon usage de la Nature réside dans la «conservation de la santé», soit une conception consensuelle écologiquement universelle et non plus divine. Mais l´exploitation mesurée reste une exploitation. Comme s´il fallait faire l´apologie d´un esclavage mesuré ou défendre une domestication raisonnable de l´«animal-machine». Tout respect devrait passer par la non-appropriation, et donc un usage sporadique, occasionnel, tel que celui de la vie nomade. C´est bien pourquoi l´agriculture engendra le sédentarisme dont la propriété est la condition sine qua non. Il n´y a donc pas à s´étonner du piège qui se referme.

«D’or fut la première race d’hommes périssables que créèrent les Immortels, habitants de l’Olympe. C’était aux temps de Cronos, quand il régnait encore au ciel. Ils vivaient comme des dieux, le coeur libre de soucis, à l’écart et à l’abri des peines et des misères: la vieillesse misérable sur eux ne pesait pas; mais, bras et jarret toujours jeunes, ils s’égayaient dans les festins, loin de tous les maux. Mourant, ils semblaient succomber au sommeil. Tous les biens étaient à eux: le sol fécond produisait de lui-même une abondante et généreuse récolte, et eux, dans la joie et la paix, vivaient de leurs champs, au milieu de biens sans nombre.»

Hésiode (VIIIe siècle av. J.-C.)

«Il est Nouveau Monde non pour avoir été nouvellement découvert mais parce qu´il correspond – à cause de ses habitants et de presque tout ce qui le constitue – à cet autre de l´Âge d´or primitif que notre inclination au mal et la cupidité de notre nation ont transformé en âge de fer et même pire.»

Licenciado Quiroga (1535)

«C´est ainsi que l´automobile a merveilleusement réussi contre les transports en commun, le nucléaire contre le solaire, le périssable contre le robuste, le gaspilleur contre le sobre etc. Les chantres de Prométhée ont alors beau jeu de dire que l´on ne peut revenir en arrière, que ce développement était le seul possible: la preuve, c´est que les gens veulent toujours plus d´essence, plus d´autoroutes, plus d´électricité

Louis Puiseux, La Babel nucléaire


Michel Tarrier

Écologue, écosophe

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Publié le 5 janvier 2011