– Nous, deux fois sapiens (plutôt qu’une)

Posted on 7 juin 2011

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Nous, deux fois sapiens

Je parle de toi, animal humain, désigné comme espèce élue et érigée, un peu à la légère, roi de la création.

Notre espèce du genre Homo fut décrite en 1758 par Carl von Linné et élogieusement nommée sapiens. Tout comme le rat (Rattus rattus) ou le cafard (Blatta orientalis) par le même auteur, à la même date. Ce grand mammifère est plus communément appelé homme, ou humain, voire Être humain.

Linné fut l’’inventeur de la nomenclature binominale (genre/espèce), dite système linnéen. Il est le fondateur de la taxinomie moderne. Dans son oeœuvre (Systema naturae), il décrivit de son vivant la plupart des végétaux, des animaux (dont nous) et des minéraux, ouvrage descriptif considérable, évidemment complété depuis. Avant Linné, l’’homme n’’avait pas de nom, il était presque anonyme, mais ne vivait déjà plus incognito.

Comme on n’’est jamais si bien servi que par soi-même, c’’est en se mirant dans le miroir que l’’homme Blanc s’auto-décrivit et installa son faciès au sommet d’’une curieuse pyramide des races et des espèces , s’autoproclamant supérieur et donc deux fois sapiens. Ignorant alors que l’’origine de l’’homme moderne était africaine, la diagnose linnéenne originale reconnaissait quatre races: les europeus («blanc, sanguin, musculaire»), les americanus («rouge, colérique, droit»), les asiaticus («jaune pâle, mélancolique, rigide») et les afer («noir, flegmatique, décontracté»).

Les géographes européens ayant antérieurement revendiqué le milieu du monde en installant l’’Europe au centre de leur planisphère, le modèle de Linné était donc dans la ligne. Ces opérations cachées et reflétant les représentations de l’’humanité et du monde des auteurs habituèrent les générations suivantes à cette vision culturelle, subjective et pernicieuse. De façon subliminale et jusqu’’aujourd’hui dans l’’inconscient collectif, l’imposture porta ses fruits amers.

Linné fut aussi contemporain de Voltaire, notre symbole des Lumières. Tous deux moururent en 1778. En prônant l’’égalité des hommes, c’est l’’humanisme des Lumières qui incita l’’abolition de l’’esclavage. Ceci dit en aparté, il n’’en reste pas moins que Voltaire ne peut sortir «blanchi» de ses allégations racistes. La cosmétique historico-scolaire passe évidemment sous silence la vision voltairienne du monde africain. Pour preuve, on peut lire dans son Essai sur les mœurs: «La plupart des Nègres, tous les Cafres, sont plongés dans la même stupidité, et y croupiront longtemps »; ou encore dans son Traité de Métaphysique: «Je me suppose donc arrivé en Afrique, et entouré de nègres, de Hottentots, et d’autres animaux ».

Homo sapiens n’’est rien de plus qu’une espèce parmi deux millions d’autres officiellement recensées. Sauf que l’’humain est apte à la position debout, qu’’il possède un langage articulé et complexe, qu’’il est doué d’’un système cognitif à l’’abstraction, à l’’introspection et surtout qu’’il jouit d’’une conscience de soi… et du monde. Ce livre tendrait à prouver que cette dernière dotation, dite conscience universelle, ne serait qu’’un postulat, ou bien qu’’il conviendrait de qualifier cette conscience de mauvaise, et en perdition.

En qualité de dernier représentant du genre Homo, l’’homme dit sage appartient à la famille des hominidés qu’’il partage, ne lui en déplaise, avec les singes anthropoïdes. Sa bipédie, son cerveau plus volumineux et un système pileux moins abondant le différencient physiologiquement des autres Grands singes. La domestication du feu et la conception d’’outils, avec tout un cortège de progrès dont la dernière période est notamment illustrée par la maitrise du génie génétique et le développement des nanotechnologies, font que notre Homo sapiens est finalement plus génial tant que l’’orang-outan son cousin qu’’il a déshérité de son habitat que de l’’escargot qu’’il écrase sous ses pas avec la désinvolture de ses mocassins en peau de crocodile. L’’humain est aussi un artiste. Enfin, et n’’est-ce pas là son moindre défaut, il brille par l’’ampleur des transformations, des déconstructions et des destructions qu’’il opère sur les écosystèmes. Sans doute parce que sa fameuse conscience… n’a pas pris conscience qu’’il s’agissait des murs de sa propre maison, cette maison du Quaternaire dont il retire chaque jour une ou plusieurs briques. Le lecteur voit déjà où je vais en venir.

Sapiens, comme sage et intelligent

De notre culpabilité et en revisitant très succinctement l’’histoire, cela donne un fameux trophée, rien qu’’en famille, entre-nous, au nom d’’un même dieu qui partagerait les hommes, ou pour des histoires de gloire, de fric, de ressources. Où l’’on entrevoit déjà que notre conscience est aussi le terreau de la mégalomanie la plus barbare:

2 millions de Gaulois assassinés par les Romains;

Des millions de morts lors des croisades, des pèlerinages armés et dévoyés, durant la Guerre de cent ans et au fil d’innombrables guerres de religions;

10 à 40 millions de Chinois massacrés par les Mongols au XIIIe siècle;

Le peuple de Tasmanie liquidé par les Britanniques lors du génocide «le plus parfait» de l’’histoire;

Des centaines de milliers d’’Aborigènes australiens décimés par les mêmes colons britanniques;

L’extermination de 20 à 60 millions d’’Amérindiens, depuis la «découverte» espagnole, l’évangélisation et la colonisation, jusqu’à la Conquête de l’Ouest ;

Les traites négrières (orientale, intra-africaine et atlantique) totalisèrent plus de 50 millions de victimes ;

1.200.000 Arméniens périssent dans le premier génocide du XXe siècle ;

40 millions de morts lors de la Première Guerre mondiale et 65 millions durant la Seconde (dont les 5 millions de la Shoah);

Le démocide stalinien: 43 millions de morts;

Le démocide de Mao: 30 millions de victimes et des famines à la chaîne;

La terreur sanguinaire de Pol Pot : 1.500.000 Cambodgiens.

Rajoutons le million de victimes du Biafra, les 800.000 Rwandais, en majorité Tutsi, ayant trouvé la mort durant les trois mois de génocide, sans omettre les 300.000 morts et les 3 millions de déplacés de la guerre au Darfour.

Depuis l’esclavage du peuple Noir jusqu’’au Nouvel Ordre mondial, soit de 1900 à l’aube du troisième millénaire, en passant par Hiroshima, Nagasaki, la guerre au Vietnam, le capitalisme porte à lui seul la responsabilité d’un bilan amplement supérieur à 100 millions de morts.

Sapiens, comme sage… Ces hécatombes, ces holocaustes, ces exterminations, ces pogroms, ces génocides, ces guerres, ces invasions à travers les siècles furent-elles chaque fois dictées par un quelconque comité des sages?

Déforestation, productivisme agricole, agroterrorisme, mort biologique du sol, désertification, sixième crise de la vie et extinction massive d’’espèces par causes anthropiques, pollutions, réchauffement du climat, fonte des glaces, montée des océans, tarissement accéléré de toutes les ressources non-renouvelables, nous entrons de plain-pied dans un monde immonde et à l’’avenir barré, la planète bleue est en déliquescence. 20.000 ha de couvert forestier disparaissent chaque jour. La Terre vue du ciel: bientôt un cimetière, une fosse commune. Selon un rapport du WWF, nous avons perdu en 30 ans près de 30 % de tout ce qui vivait sur Terre.

L’’ours polaire marche sur les eaux, l’’aigle impérial se fait éboueur, le vautour s’attaque au vivant ou devient cannibale, l’’orang-outan est exproprié, l’’orque et le dauphin tournent en rond dans des bassins de ciment, le panda géant porte un collier-émetteur, le croco est mocassin, la panthère se porte dans les beaux quartiers, les oiseaux chantent sur des barbelés, les libellules se noient dans des piscines, il n’y a plus rien à butiner, les ruches sont désertées, les papillons sont en volière, la grande forêt est vide, terriblement silencieuse, le petit bois d’’à côté est contaminé et inanimé, le corail est au rayon des souvenirs, mais Total veille sur les océans, Monaco protège la faune… et Areva attend que fonde le Grand Nord pour s’’en approprier les ultimes richesses enfouies. Aucun insecte nocturne ne vient plus virevolter autour du lampadaire, on ne voit plus de hannetons, on n’entend plus chanter les grenouilles et depuis longtemps, la chevêche ne perche plus sur le poteau téléphonique. Où sont le carabe doré, la cétoine, les papillons multicolores, la rainette verte, la jolie couleuvre de notre enfance?

Sapiens, comme sage… Veau, vache, cochon, couvée, homme sont chosifiés. En plein délire bio, le vivant est industrialisé, nous élevons des poulets sans plumes, des lapins géants. Dans ses zoos, ses cirques, ses laboratoires, ses batteries, le voyou de la planète enferme, dompte, torture, exploite, les espèces compagnes et aussi la sienne.

Pommes de terre aux gènes de poulet, de phalène, de virus, de bactérie et d’’humain; maïs aux gènes de luciole, de pétunia, de blé, de scorpion; riz aux des gènes de haricot, de pois, de bactérie et d’’humain; tomates aux gènes de poisson, de virus, de bactérie, de scorpion et d’’humain. C’’est la grande parade des inconnus dans l’’assiette.

Sapiens, comme sage… En guise de bénéfices: cancers, maladies environnementales et génétiques, perte de fécondité (tant mieux!), maladies nouvelles et concoctées de toutes pièces, cent mille molécules chimiques lâchées dans les sols, les eaux et les airs, pesticides et biocides dans la rosée et dans nos urines, un milliard de Terriens souffrant chaque année les méfaits de la pollution, recul des terres fertiles, catastrophes “naturelles” plus nombreuses et plus meurtrières, hordes de réfugiés de l’’environnement…

D’’ici à 2050, on prévoit des sécheresses drastiques susceptibles d’’affecter 2 à 3 milliards d’’humains. Sapiens, comme sage…

Depuis l’’an 1 de l’’Ère chrétienne, la population humaine est passée de 250 millions à quasiment 7 milliards d’’habitants. Pour les trois quarts de l’’humanité, la Terre-nourricière ne l’’est déjà plus. A l’’horizon 2050, la fourmilière humaine comptera 10 milliards d’individus malheureux qui, dans le meilleur des cas, perdront leur vie à la gagner. Plus d’’un million de personnes se suicident chaque année, au chômage, au travail, dans les villes, dans les champs, en prison, en liberté… Notre démographie galope, il est dit que si nous ne décroissons pas, nos maîtres bienveillants vont nous décimer. Honte au néfaste esprit patriotique, honte aux familles nombreuses!

Exterminateur et invasif, Homo sapiens est la seule espèce de grande taille à investir selon une croissance infernale la quasi-totalité des niches écologiques des autres espèces. Avec cette tenace posture du « pousse-toi de là que je m’y mette », dorénavant surnuméraires, nous sommes trop encombrants dans le fragile équilibre et représentons le vrai syndrome de la planète. Nous sommes ainsi les auteurs du plus effroyable laminoir de biodiversité que l’’on pouvait imaginer. Nous souffrons d’’une incurable cécité écologique doublée d’’un besoin maniaco-dépressif d’asservir, de dominer, régner, contrôler, ordonner, gérer, intervenir, décider, nous ne sommes bons qu’’à saccager, détruire, modifier, altérer, uniformiser, aligner, nettoyer, vider, couper, tailler, tondre, scalper, raser, décapiter, brûler…, le plus souvent sans comprendre, sans donner, sans admirer… et même sans regretter.

Guerres et discriminations envers et contre tout, contre soi, contre l’’homme, surtout contre l’’autre et le différent, contre les espèces non-rentables, en un mot… contre la Nature. Sexisme contre l’’autre sexe, racisme contre les autres races, spécisme contre les autres espèces, pillage du vivant réduit à la notion étroitement utilitaire de ressources, saccage des paysages défigurés en autant de formes géométriques écostériles.

Avec un dépassement de 30 % de la biocapacité planétaire, notre humanité s’’est octroyé un crédit écologique qui est une fatale fuite en avant. Où est la sagesse?

Notre politique est bien celle de la terre brûlée. Ne rien laisser derrière soi qui puisse profiter à l’’ennemi est une stratégie de guerre…totale. Mais quel est donc cet ennemi si exécré, sinon nous?!!

Sapiens, comme sage…, ou encore intelligent, raisonnable ou prudent!

Sapiens, nos ancêtres cueilleurs-chasseurs (ceux qui laissent) que nous avons persécutés l’’étaient. Nous (qui prenons, et prenons tout), Homo pseudo sapiens economicus ou demens, peuple dernier et civilisé, vils urbanistes, économistes imbus, agronomes-valets ou politiques impérieux, fourbes et bouffis, nous ne le sommes pas, nous ne le sommes plus. Sans vouloir offenser la mémoire de Léonard de Vinci…, Homo sapiens n’est qu’’une sombre brute.

La brutalité et ses conséquences déconstructives résument tout l’’aboutissement de cette intelligence pratique qui fait le singe humain. Culture, utilisation de nos connaissances, progrès industriels et scientifiques, enjeux économiques et financiers, sens de la propriété et appropriations, sécurité, santé, loisirs, arts de vivre, confort sont les signes de notre intelligence, de cette dotation intellectuelle qui nous différencie du monde animal. Aujourd’’hui qu’’apparaissent des dégâts anthropiques grandeur nature et irréversibles, on constate donc que nous sommes les propres artisans de l’’anéantissement de notre milieu. En voilà une bien étrange capacité. Est-ce pour en arriver là que nous aurions engrangé tant de pensées et de connaissances dans nos bibliothèques pharaoniques? Les comparant à celles des animaux ou de nos ancêtres antédiluviens, ne peut-on pas conclure que nos facultés, nos exceptionnelles aptitudes s’avèrent, in fine, contre-productives? Je précise que l’’aspect coupable réside davantage dans nos acquis que dans notre inné. Homme, qu’’as-tu fait de ton talent? Telle serait donc la condition humaine, pour ceux, naïfs, qui la découvrent.


Publié le 13 décembre 2010

Michel Tarrier

Écologue, écosophe

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