– l’homme démiurge, ça va continuer encore longtemps?

Posted on 28 février 2011

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Billet posté par Michel Tarrier le 13 mai 2009


Précaution à l’usage du lecteur qui, sans me connaître, se méprendrait lamentablement sur mon engagement. Étant de ceux qui, depuis longtemps, ont donné de la voix pour une protection radicale des invertébrés, en l’occurrence des papillons bio-indicateurs, avec des résultats efficients particulièrement au Maroc où j’ai pu intervenir pour la sauvegarde d’espèce fragiles et fragilisées, je déplorerais que ce billet purement écosophique me vaille un anathème agrémenté de réprimandes, ou pire des leçons de morale écologique. Si Jean Delacre protège, c’est aussi parce que je l’ai sensibilisé et accompagné en ce sens. Cet engagement pratique dans une politique conservatoire n’empêche pas que je sois amené à me poser quelques questions, notamment sur le fondement intrinsèque de la démarche, et aussi sur le mode choisi. Dans une société chaque fois plus schizophrène, tout un chacun a droit à sa part de bipolarité. Oups ! Oups ! Il s’agit donc là d’une approche strictement intellectuelle de la notion de réserve naturelle et des réflexions que viendraient à se poser spontanément un Amérindien ou un Aborigène face à « tout ce cirque » qui, finalement, n’est qu’une manifestation désespérée (et plutôt drôle…) des fossoyeurs du vivant que nous sommes, nous autres modernes. Polluons-dépolluons, saccageons-protégeons, épuisons-régénérons, déboisons-reboisons, lâchons-régulons, en un mot : intervenons, décidons ! Rira bien qui rira le dernier.

Qu’on se le dise. Et que maintenant, on me laisse… dégoiser. Merci !

« Il suffit d’abaisser notre prétention à dominer la nature et d’élever notre prétention à en faire physiquement partie, pour que la réconciliation ait lieu. »
Francis Ponge

« La chimie, la physique et la science de l’écologie ne reconnaissent que le changement, pas le changement évalué. »
Arne Naess

« Un vitaliste est un homme qui est induit à méditer sur les problèmes de la vie davantage par la contemplation d’un œuf que par le maniement d’un treuil ou d’un soufflet de forge. »
Georges Canguilhem

« Il voyait trop, et voir est un aveuglement. »
Tristan Corbière

« Voir ce qui ne paraît aux yeux de personne, c’est la seconde vue. »
Jules Michelet

« L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même. »
Élisée Reclus

” Tout est dans la nature et toute la nature est en moi. On est ensemble ! »
Parole de pygmée

« Ne dévaste pas la Terre avec la violence de tes mains »
Antigone (Sophocle)

« L’homme ce petit fils de poisson, cet arrière-neveu de limasse, a droit à une certaine fierté de parvenue. »
Jean Rostand

« Concevoir le monde sans valeurs est une tâche que l’homme a soumis à une valeur : la valeur vitale d’une maîtrise et d’un pouvoir sur toutes choses. »
Maz Scheler

« L’homme Blanc possède une qualité qui lui a fait faire du chemin : l’irrespect. »
Henri Michaux

Amicale mais coutumière polémique…
L’homme démiurge, ça va continuer encore longtemps ?

En hommage à mon ami Jean Delacre qui, le premier il y a très longtemps, me traita positivement d’Indien alors qu’il me suivait dans la Vallée de la Vésubie sur le sentier d’un coléoptère alors méconnu et qui avait pour nom Carabus solieri…

D’un entomologiste cueilleur d’insectes res nullus, athée (c’est déterminant) et néo-animiste (moi-même) à un naturaliste chasseur, gestionnaire forestier, catholique (c’est tout aussi déterminant) et gardien des valeurs (l’ami Delacre) : de la question du droit d’ingérence dans une nature qui n’appartient à personne. Ou, de quoi j’me mêle ?

Accédez d’abord à cette page « Chantiers Nature » et en lire le diaporama :

http://web.me.com/jdelacre/Haie_Gabaux/Chantiers_Nature.html

pour découvrir comment, avec force saucisses pur-porc, engins agressifs et tonitruants, et sympathiques scouts relookés à tignasse faussement rebelle, mon meilleur ami s’emploie légitimement et honorablement à ce qu’on nomme une louable entreprise d’écologie moderne, celle de redonner une place estimée perdue à une espèce évaluée comme de valeur prééminente, par l’entremise de savoureux chantiers d’aménagements.

Ayant refilé il y a très longtemps (entre deux guerres…) à Jean Delacre, écodidacte de toujours, la passion de certains insectes, et dernièrement celle des papillons emblématiques, le voici, stimulé par Natura 2000 et sponsorisé par Natagora, en pleine effervescence de gestion. Personne et pas lui davantage ne sommes dupes de ce genre de derniers soubresauts qu’atteste la mise sous cloche fatalement muséologique des derniers beaux restes d’un jardin planétaire que nous, nos parents et nos aïeux ont souillé et déconstruit dans la plus totale insouciance. Notre pathétique écoconscience bien tardive n’est qu’une manifestation désespérée de la crise écologique provoquée par notre arrogante et stupide espèce. Pour tout observateur lucide, cette mouvance très tendance ne vise qu’à jouer un tant soit peu les prolongations sous le label d’un développement durable qui ne mange pas de pain et durera le temps qu’il durera, lequel sert de bonne conscience pour les uns, de nouveau lubrifiant au libéralisme pour les autres. Et puis…, « ça les occupe ! ».

Le problème qui m’intéresse ici est de poser cette question : faut-il gérer la nature ? En d’autres termes, la nature a-t-elle « besoin » de son pire ennemi pour survivre. Faut-il déranger pour arranger ? Ou encore : quand le fossoyeur devient accoucheur aux petits soins… Et plus prosaïquement : pour qui nous prenons-nous ?

Ce regard de sagesse cosmique et éternelle, aux antipodes de la posture machiste et interventionniste, loin de l’outillage contre-nature et guerrier des catalogues écocidaires, cette autre analyse plus écosophique, pose véritablement problème. La question dérange, c’est avoir mauvais esprit. Elle risque d’être mal comprise. Peu importe, osons réfléchir un instant entre deux « bienfaisants » massacres à la tronçonneuse et au girobroyeur réunis, et d’amoureuses finitions à la cisaille, pour le plus grand bien d’une espèce élue parce qu’elle nous plait.

En l’occurrence de ce site de la Haie Gabaux, entre Sambre et Meuse, le papillon Damier de la Succise (Euphydryas aurinia) aurait-il besoin de Jidé et de Natagora pour ne pas décliner ? Ou bien est-ce une nouvelle illusion intrinsèque à notre mégalomanie d’homme dominateur et grand ordonnateur du vivant, démence qui nous mena au bilan effroyablement négatif où nous sommes ? Nos remèdes sont-ils néfastes, pire que les maux soi-disant diagnostiqués ? Pourquoi les peuples premiers ne géraient-ils pas leur environnement, n’aménageraient-ils pas, ne zigouillaient-ils pas, n’arrachaient-ils pas, n’alignaient-ils pas, ne dérangeaient-ils pas, ne décapitaient-ils pas les plantes ? Que nous arrive-t-il ? Sommes-nous vraiment sur une autre planète ?

L’alibi pragmatique et respectable, reçu dix sur dix par les tribunaux sans finesse du conservatoire des lambeaux écosystémiques, sera du genre : « nous nous devons dorénavant de corriger des erreurs du passé, erreurs qui ont déstabilisé les écosystèmes, etc. ». Chaque saignée dans le végétal est finalement un humble mea culpa. Cela ressemble encore à une déviance sylviculturale, à cette impardonnable erreur qu’est l’agronomie sélective. Certains sages naturalistes prétendent que la nature ne demande qu’une chose : qu’on lui foute la paix… Etc. Tout le monde aura saisi le dilemme.

Alors, cette « gestion » est-elle encore une bonne action d’un scoutisme désuet, tout droit hérité du dogme monothéiste, un grand jardinage maniaco-dépressif de plus au royaume du week-end occidental, qui perturbe et évince davantage qu’il ne restaure et régénère, ou bien faut-il vraiment intervenir, détruire, saccager, arracher, faire saigner la sève pour préserver ? On ne fait pas d’omelette sans perturber des nids.

Le sort réservé à la biosphère par la gouvernance écologiquement myope des tenants du judéo-christianisme m’a paradoxalement induit à renouer avec les origines antédiluviennes, à miser sur le panthéon animiste et à « croire aux esprits ». C’est l’irrationnel à payer pour le prix du respect, ce que n’induit pas l’autre irrationnel, celui conventionnel de notre religion créationniste qui nous donne carte blanche anthropocentriste et plein pouvoir sur l’aliénation de la nature. Notre Moyen-âge, son défrichage et le modelage paysager de main artisanne et paysanne, occasionnés par la sédentarisation agricole, a censément procuré une meilleure mosaïque de niches écologiquement favorables à un épanouissement de la biodiversité. Je sais par expérience que les milieux monospécifiques fermés sont toujours pauvres. Mais je n’aurai pas la crédulité de croire que l’espèce Homo sapiens, prédatrice devant l’Éternel, puisse être génératrice de bienfaits. Pas davantage que la vache qui broute ou que l’oiseau qui défèque. Mais si espèce parmi les espèces, nous avons eu notre part inconscient d’apports bienfaisants, il n’en fut plus de même depuis le siècle des Lumières (et l’animal machine du néfaste Monsieur Descartes), l’industrialisation, la sylviculture, la monoculture mécanique boostée par la pétrochimie et le productivisme agronomique soi-disant imposé par notre excroissance démographique. L’homme-roi auquel un dieu créateur aurait conféré le droit d’user et d’abuser de la nature, devenu spéculateur capitaliste et producteur d’une agriculture de rente, nous a mené où nous en sommes, au désastre, à l’effondrement.

C’est donc par raison et sagesse que j’exhorte au retour d’un respect, d’une règle d’or de ne plus rien toucher de ce qui pousse, de ce qui bouge, et que j’ai la plus grande défiance à l’endroit de telles opérations de toilettage des associations végétales, de débroussaillage agressif, de dessouchage mécanique, de toute utilisation d’abominables tronçonneuses et autres outils de gentleman-farmer et de seigneur-saigneur des forêts. Quand on coupe un arbre, j’ai mal à la jambe ! L’enjeu n’en vaut pas la chandelle, et si telle espèce doit disparaître ponctuellement d’un site parce qu’une autre vient à dominer, n’est-ce pas le jeu des équilibres qui se manifeste ? De quoi Homo sapiens economicus, coupable d’avoir ruiné la planète avec ses gros souliers, se mêle-t-il encore ? Nous ne sommes plus crédibles, sourds et aveugles aux subtiles interdépendances de la nature et tout ce que nous pouvons faire, c’est amende honorable en nous agenouillant devant le vivant, et non point en poursuivant nos prétentieux et funestes safaris contre les sangliers « à réguler », les futaies « à éclaircir », les layons « à ouvrir », les souches « à éventrer » et autres vues de l’esprit d’un homme moderne qui confond les écosystèmes avec la version verte d’un Monopoly, son jeu électif.

Bois sacré et sanctuaire sauvage de l’homme naturellement biocentriste ?
Ou bien plan de gestion pour une nature revue et corrigée, aux mains d’un homme interventionniste parce qu’environnementaliste ?

Laisser parler la nature, quitte à lui faire confiance pour compenser les erreurs que nous lui avons conférées ou bien décider pour elle qu’ici ou là tel papillon ou tel charançon (*) a une importance « administrative » finalement toute subjective et sans la moindre valeur dans l’absolu, sauf décision arbitraire.

(*) On notera, à la charge de l’homme gestionnaire illuminé, que la mission est toujours focalisée par une espèce « cataloguée » parce que brillante, remarquable et patrimoniale : « richesse nationale » surmontée d’un drapeau ou d’un blason, erronément surveillée par des gardes en uniforme et armés ! La décision est ainsi d’ordre esthétique pour « nous faire belle la vie ».

Vaste débat !

Il me semble humblement qu’il faut raison garder, se dispenser d’intervenir, oublier l’attirail du ranger (jeu de rôle) et se contenter de mettre hors d’atteinte humaine les lieux encore chargés de naturalité, en y interdisant tout accès et en laissant l’écosystème retrouver sa virginité. Et sa virginité aura la gueule qu’elle voudra, avec ou sans tel ou tel papillon, nous n’avons rien à en juger.